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Pratiquez-vous le «cousinage à plaisanterie

Imaginez deux personnes qui  s’insultent, se chambrent,  s’invectivent sans qu’il n’y ait ni colère, ni irritation encore moins de ressentiment de leur part. Au contraire,  ils  en viennent même à en rire de la situation. Cette scène surréaliste est presque banale pour de nombreuses personnes au Sénégal. Cette pratique est communément appelée le «cousinage à plaisanterie».

Le cousinage à plaisanterie est en quelque sorte un  « jeu qui se pratique à l’occasion de toutes les activités courantes de production et d’échange de valeurs symboliques et matérielles», note Amadou Barké, enseignant chercheur à l’Université de Niamey au Niger. «Pour les joueurs, observe-t-il,  il s’agit d’affirmer chacun en faveur de sa communauté d’appartenance toute différence susceptible de distinguer celle de la communauté correspondante à laquelle appartient son vis-à-vis».

On comprend à travers cette définition qu’il ne s’agit ici  nullement pas de considérer le jeu dans son acception la plus rigoureuse. A la différence du jeu au sens propre qui se déroule en dehors du temps social consacré à la production des valeurs, le cousinage à plaisanterie se trouve même au cœur de la création des valeurs et des interactions entre les individus. Il peut donc s’exprimer dans les lieux de travail, dans la rue, dans les salons…

Le déroulement performatif de cette pratique entre deux personnes suppose au préalable l’existence d’un pacte ou d’une alliance entre les catégories sociales auxquelles elles appartiennent. Il peut donc s’agir d’alliances entre catégories ethnolinguistiques (ethnies, tribus, clan ou famille patronymique), groupes d’âges (grands-parents-petit-fils ; beaux-frères-belles sœurs) ou encore groupes de métiers.

Convialité et solidarité

L’existence du cousinage à plaisanterie entre les différents groupes sociaux permet donc d’etablir une convivialité et une  solidarité  dans le but  de maintenir un ordre social paisible.

Dans son ouvrage «Aguène et Diambone», Saliou Samb, ancien gouverneur de Dakar,  retrace l’origine du cousinage  à plaisanterie existant entre les ethnies Diola (Sud du Sénégal) et Sérère ( Centre Ouest du Sénégal). Aguène et Diambone seraient deux sœurs qui après le chavirement de leur embarcation se seraient retrouvés chacune sur une partie distincte du continent. Aguène serait donc l’ancêtre des diolas, et sa sœur Diambone à l’origine de l’ethnie sérère.

Les descendants de ses deux lignées étant ainsi des cousins,  cela expliquerait cette parenté à plaisanterie entre les deux ethnies. De ce qui précède il serait donc inconvenant de considérer les invectives à l’égard d’un cousin comme  une « déclaration de guerre » ou de porter à l’intégrité physique de ce dernier. Le propre même de ces plaisanteries étant l’interdiction pour chaque acteur de se vexer.

Où la pratique-ton ?

Cette pratique est largement répandue dans les pays de la zone sahélienne de l’Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, au Burkina Faso, au Niger en république de Guinée.

Ainsi,  il importe donc aux politiques de s’approprier cette «parenté plaisantante»  (terme utilisé par Raphäel Ndiaye) comme ressource dans la résolution des conflits. En 2014, l’Unesco a estimé que la pratique de la parenté à plaisanterie satisfait aux critères d’inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Il y va donc de la survie de ce capital culturel que les peuples concernés continuent de le préserver car, comme l’écrit Père Lopi, : «Dieu le seul moment où il rit, c’est quand deux cousins plaisantent